Énoncé des motifs — Décision rendue dans un réexamen relatif à l’expiration : Tôles fortes (HP 2026 ER)
Ottawa,
D’une décision rendue dans un réexamen relatif à l’expiration conformément à l’alinéa 76.03(7)a) de la Loi sur les mesures spéciales d’importation concernant les tôles fortes originaires ou exportées du territoire douanier distinct de Taïwan, Penghu, Kinmen et Matsu (Taipei chinois) et d’Allemagne.
Sur cette page
Sommaire
[1] Le 5 janvier 2026, conformément au paragraphe 76.03(1) de la Loi sur les mesures spéciales d’importation (LMSI), le Tribunal canadien du commerce extérieur (TCCE) a ouvert un réexamen relatif à l’expiration (RE) de son ordonnance rendue le 5 février 2021 à l’issue de l’enquête NQ-2020-001 au sujet de certaines tôles d’acier au carbone laminées à chaud et tôles d’acier allié résistant à faible teneur (« tôles fortes ») originaires ou exportées du territoire douanier distinct de Taïwan, Penghu, Kinmen et Matsu (Taipei chinois) et d’Allemagne (« les marchandises en cause »).
[2] En conséquence, l’Agence des services frontaliers du Canada (ASFC) a ouvert sa propre enquête au titre de l’alinéa 76.03(7)a) de la LMSI pour établir si l’expiration de l’ordonnance causerait vraisemblablement la poursuite ou la reprise du dumping des marchandises en cause.
[3] Au questionnaire de RE (QRE) qu’elle avait adressé aux producteurs canadiens, l’ASFC a obtenu une réponse d’Algoma Steel Inc. (AlgomaNote de bas de page 1), un producteur entièrement intégré de tôles fortes, et aussi d’un autre centre de service canadien produisant des tôles fortes, Russel MetalNote de bas de page 2. AlgomaNote de bas de page 3 a aussi fourni à l’ASFC des renseignements supplémentaires à l’appui de son point de vue avant la clôture du dossier.
[4] À son QRE pour importateurs, l’ASFC a reçu une réponse de Hepburn Engineering Inc. (HepburnNote de bas de page 4), mais aucun importateur n’a soumis de mémoire ni de contre-exposé.
[5] Les exportateurs et producteurs étrangers n’ont pas fourni de réponse au questionnaire que l’ASFC leur avait adressé ni aucun mémoire ou contre-exposé.
[6] Des mémoires ont toutefois été reçus de la part du producteur canadien AlgomaNote de bas de page 5, étayant sa position comme quoi la poursuite ou la reprise du dumping des marchandises en cause sera vraisemblable advenant que l’ordonnance du TCCE soit annulée. Un autre centre de service canadien qui produit des tôles fortes, Janco Steel Ltd. (JancoNote de bas de page 6), a fait parvenir une lettre d’appui en faveur du maintien des conclusions.
[7] Il ressort de l’analyse du dossier administratif que la poursuite ou la reprise du dumping de tôles fortes du Taipei chinois au Canada sera vraisemblable si les conclusions du TCCE expirent. Cette analyse repose sur les facteurs suivants :
- Les tôles fortes sont un produit de base.
- La production sidérurgique est d’une forte intensité capitalistique.
- Les importations d’acier font l’objet de droits de douane et de mesures de sauvegarde, tandis que des tôles d’acier sont détournées vers le Canada.
- Les producteurs d’acier du Taipei chinois sont en surcapacité.
- L’intérêt pour le marché canadien ne se dément pas et le dumping s’y est poursuivi durant la période visée par le réexamen.
- Le Canada et d’autres pays ont pris des mesures commerciales contre le Taipei chinois.
[8] Il ressort de l’analyse du dossier administratif que la poursuite ou la reprise du dumping de tôles fortes d’Allemagne au Canada sera vraisemblable si les conclusions du TCCE expirent. Cette analyse repose sur les facteurs suivants :
- Les tôles fortes sont un produit de base.
- La production sidérurgique est d’une forte intensité capitalistique.
- Les importations d’acier font l’objet de droits de douane et de mesures de sauvegarde, tandis que des tôles d’acier sont détournées vers le Canada.
- Les producteurs d’acier allemands sont en surcapacité, et ils ont une vocation exportatrice.
- Les producteurs d’acier allemands n’arrivent pas à soutenir la concurrence sans faire de dumping.
[9] C’est pourquoi l’ASFC, compte tenu des renseignements pertinents au dossier et conformément à l’alinéa 76.03(7)a) de la LMSI, a décidé le 4 juin 2026 que l’expiration de l’ordonnance du TCCE à l’égard des tôles fortes en cause causerait vraisemblablement la poursuite ou la reprise du dumping de ces marchandises en provenance du Taipei chinois et de l’Allemagne.
Contexte
[10] Le 5 février 2021, le TCCE a rendu ses conclusions dans l’enquête NQ-2020-001. Dans ses conclusions de dommage, il jugeait que le dumping de tôles fortes en provenance du Taipei chinois et de l’Allemagne avait causé un dommage à la branche de production nationale (canadienne).
[11] Depuis les conclusions du TCCE, l’affaire des tôles fortes a fait l’objet d’un réexamen et d’une révision administrative des valeurs normales et des prix à l’exportation, laquelle s’est terminée le 3 juillet 2025.
Définition des produits
[12] Les marchandises assujetties aux conclusions en cours de réexamen se définissent comme suit :
Tôles d’acier au carbone et tôles d’acier allié résistant à faible teneur, laminées à chaud, n’ayant subi aucun autre complément d’ouvraison que le laminage à chaud, traitées thermiquement ou non, coupées à longueur, d’une largeur plus grande que 72 pouces (+/- 1 829 mm) à 152 pouces (+/- 3 860 mm) inclusivement, et d’une épaisseur variant de 0,375 pouce (+/- 9,525 mm) jusqu’à 4,5 pouces (114,3 mm) inclusivement (dont les dimensions sont plus ou moins exactes afin de tenir compte des tolérances admissibles incluses dans les normes applicables) originaires ou exportées du Territoire douanier distinct de Taiwan, Penghu, Kinmen, Matsu (Taipei chinois) et de la République fédérale d’Allemagne (Allemagne), à l’exclusion :
- des tôles en bobine, et;
- des tôles dont la surface présente par intervalle un motif laminé en relief (aussi appelées « tôles de plancher »).
Il demeure entendu que les marchandises en cause incluent des tôles d’acier qui contiennent de l’acier allié en plus grande quantité que ce qui est toléré selon les normes de l’industrie à condition que l’acier ne réponde pas aux exigences des normes de l’industrie en matière de nuance d’alliage de tôle d’acier.
Inclusions, exclusions et précisions
[13] La liste complète des inclusions, exclusions et précisions se trouve dans la section pertinente de les Mesures en vigueur.
Période visée par le réexamen
[14] La période visée par le réexamen (PVR), c.-à-d. par l’enquête de RE de l’ASFC, va du 1er janvier 2022 au 30 septembre 2025.
Branche de production nationale
[15] Algoma est la seule aciérie au Canada qui produise des tôles fortes. Les autres producteurs canadiens prennent la forme de centres de services, qui achètent des bobines d’acier de la bonne épaisseur puis les coupent à longueur pour en faire des tôles fortes. Algoma
[16] Algoma, de Sault Ste. Marie, fournit en tôles d’acier les secteurs de l’énergie, de la défense, de l’automobile, de la construction navale, des infrastructures, etc. depuis plus d’un siècle. Depuis son entrée en bourse en 2021, elle continue de se perfectionner dans le rôle qui est le sien depuis longtemps : renforcer les chaînes d’approvisionnement nationales et répondre aux besoins des industries canadiennes.
[17] L’entreprise amorce aujourd’hui une transition majeure dans ses activités. Entre autres, elle adopte la technologie des fours électriques à arc – qui devrait réduire ses émissions de GES d’environ 70 % – et modernise son laminoir à tôles fortes pour augmenter ses capacités en même temps que la qualité de ses produits. Ces changements, rendus possibles par le réseau d’électricité propre de l’Ontario, sont un des plus grands efforts de décarbonation jamais entrepris dans l’industrie en Amérique du Nord. Ils doivent positionner Algoma pour une production d’acier plus efficace et à plus faibles émissions dans les années à venirNote de bas de page 7. Les centres de services sidérurgiques
[18] Comme nous l’avons vu, bien que les centres de services sidérurgiques ne soient pas des producteurs intégrés, ils fabriquent les mêmes produits pour ensuite les vendre sur le marché canadien aux mêmes utilisateurs finaux, pour les mêmes usages. Ils sont donc inclus dans la branche de production nationale des tôles fortes qui nous intéressent. Il s’agit (entre autres) de Janco Steel, de SSAB Central Inc., de Russel Metals Ltd. et de Samuel, Son & Co., Limited.
Marché canadien
[19] La production et le marché apparent canadiens pour les tôles fortes ne peuvent être divulgués ici, puisque la valeur et le volume totaux de la production canadienne dans la PVR reposaient sur des renseignements confidentiels déposés par un nombre limité de producteurs canadiens. Les tableaux 1 et 2 font état respectivement de la valeur et du volume des importations de tôles fortes en provenance des pays visés et des autres pays, en excluant les périodes désignées confidentielles.
| Source | 2022 | 2023 | 2024 | T1-T3 2025 |
|---|---|---|---|---|
| Total pour les importations en cause | 14 743 510 | 45 936 043 | 5 528 806 | -2 |
| Toutes les autres importations | 622 865 607 | 531 208 781 | 419 950 505 | 264 607 276 |
| Total des importations1 | 637 609 118 | 577 144 825 | 425 479 311 | -2 |
|
| Source | 2022 | 2023 | 2024 | T1-T3 2025 |
|---|---|---|---|---|
| Total pour les importations en cause | 9 151 | 35 073 | 4 093 | -2 |
| Toutes les autres importations | 306 756 | 287 646 | 277 548 | 188 580 |
| Total des importations1 | 315 906 | 322 719 | 281 640 | -2 |
|
[20] Comme l’indiquent les tableaux 1 et 2 ci-dessus, il y a divergence entre la valeur et le volume des importations de tôles fortes au Canada : les volumes sont restés plutôt stables, tandis que les valeurs ont décliné sensiblement durant la PVR. Pour ce qui est des pays visés, les valeurs et les volumes globaux ont nettement atteint un sommet en 2023.
Perception de droits
[21] Comme on le voit dans le tableau 3 ci-dessous, l’exécution des conclusions du TCCE par l’ASFC dans la PVR s’est traduite par la perception de 300 000 $ en droits antidumping sur les importations de marchandises en cause en provenance des pays visés.
| Source | 2022 | 2023 | 2024 | T1-T3 2025 |
|---|---|---|---|---|
| Total pour les pays visés | 10 370 | 272 902 | 19 698 | -1 |
| 1Données protégées. |
Parties intéressées
[22] Le 6 janvier 2026, l’ASFC a envoyé aux producteurs canadiens, importateurs et exportateurs connus un avis d’ouverture de son enquête de RE, accompagné de QRE.
[23] Les QRE demandaient les renseignements nécessaires pour étudier les facteurs de RE pertinents figurant au paragraphe 37.2(1) du Règlement sur les mesures spéciales d’importation (RMSI).
[24] Un producteur, un centre de services sidérurgiques et un importateur (Algoma, Russel Metals et Hepburn, respectivement) ont répondu à leur QRE.
[25] Des mémoires ont été reçus de la part du producteur canadien Algoma, tandis que Janco Steel a fait parvenir une lettre d’appui pour que les conclusions soient maintenues.
[26] En revanche, aucun exportateur ni producteur n’a participé à l’enquête de RE en déposant une réponse à son propre QRE, un mémoire ou un contre-exposé.
Renseignements pris en compte par l'ASFC
Dossier administratif
[27] L’ASFC a basé son enquête de RE sur le dossier administratif. Ce dossier comprend le contenu de la liste des pièces justificatives de l’ASFC, qui, en plus desdites pièces, répertorie les pièces et autres renseignements que les parties intéressées ont déposés, les jugeant utiles pour décider s’il est probable que le dumping reprenne ou se poursuive si les conclusions sont annulées. Il peut s’agir de rapports d’analystes-experts, d’extraits de revues spécialisées et de journaux, d’ordonnances et de conclusions des autorités canadiennes ou étrangères, de documents d’organisations commerciales internationales, ou de réponses aux QRE présentées par les producteurs nationaux, les importateurs, les exportateurs, ou les producteurs étrangers.
[28] Dans toute enquête de RE, l’ASFC fixe une « date de clôture du dossier » après laquelle les nouveaux renseignements présentés par les parties intéressées ne seront plus versés au dossier administratif ni pris en compte par elle. Les parties ont alors le temps de préparer leurs mémoires et leurs contre-exposés d’après les renseignements qui figurent au dossier administratif à cette date. Dans l’enquête qui nous intéresse, il s’agissait du 25 février 2026.
Questions de procédure
[29] Normalement, l’ASFC ne tient pas compte des nouveaux renseignements soumis par les participants après la date de clôture du dossier, mais la chose peut devenir envisageable dans certaines circonstances exceptionnelles, à déterminer selon les facteurs suivants :
- la nature, la pertinence, l’importance et la quantité des renseignements;
- ce qui a empêché le participant d’obtenir ou de présenter les renseignements avant la date mentionnée (p. ex. non-disponibilité des renseignements, problèmes nouveaux ou imprévus);
- s’il est raisonnable de s’attendre à ce que l’ASFC intègre ces renseignements à la procédure, notamment si elle dispose d’assez de temps pour les vérifier;
- si l’utilisation des renseignements risque de léser d’autres parties, (p. ex. en ne leur donnant pas le temps d’y réagir);
- si le fait d’accepter les renseignements empêcherait l’ASFC de mener la procédure à bien promptement;
- tout autre facteur pertinent dans les circonstances.
[30] Les parties qui veulent présenter de nouveaux renseignements après la date de clôture du dossier, soit séparément, soit dans des mémoires ou des contre-exposés, doivent désigner ces renseignements afin que l’ASFC puisse décider s’ils seront inclus dans le dossier aux fins de décision.
[31] Le 4 mars 2026, l’ASFC s’est fait demander par l’avocat d’Algoma la permission de déposer des documents modifiés supplémentaires; la clôture du dossier remontait à quelques jours (25 février).
[32] Elle a toutefois jugé que ces renseignements ne répondaient pas aux critères ni aux politiques pour être versés au dossier administratif après avoir été présentés en retard, et qu’ils n’auraient pas changé grand-chose à son évaluation; aussi, elle les a rejetésNote de bas de page 11.
Position des parties : Dumping
Parties selon qui le dumping risque fort de reprendre ou de se poursuivre
Producteurs nationaux — Algoma
[33] Dans son mémoire, le producteur canadien Algoma étaye sa position comme quoi le dumping en provenance du Taipei chinois et de l’Allemagne risquera fort de reprendre ou de se poursuivre si les conclusions en vigueur sont annulées. Selon Algoma, les mesures doivent être maintenues.
[34] Les facteurs invoqués par Algoma se résument comme suit :
- conjoncture dans le marché international de l’acierNote de bas de page 12;
- conjoncture nationale dans les pays visésNote de bas de page 13;
- dépendance aux exportations chez les producteurs des pays visésNote de bas de page 14;
- mesures antidumping et compensatoires prises par d’autres paysNote de bas de page 15;
- conjoncture au CanadaNote de bas de page 16;
- intérêt soutenu des exportateurs des pays visés pour le marché sidérurgique du CanadaNote de bas de page 17;
- fait que les exportations, si elles reprenaient, seraient à des prix sous-évaluésNote de bas de page 18.
[35] L’ASFC a étudié attentivement les éléments de preuve et autres observations présentés par la partie. Elle a tenu compte des faits, arguments et autres renseignements qu’elle jugeait le plus pertinents et convaincants à l’égard des facteurs de RE énoncés au paragraphe 37.2(1) du RMSI.
Importateurs
[36] L’ASFC n’a reçu aucun mémoire ni contre-exposé affirmant que la poursuite ou la reprise du dumping des marchandises en cause ne serait pas vraisemblable advenant l’annulation de l’ordonnance.
Exportateurs et producteurs étrangers
[37] L’ASFC n’a reçu aucun mémoire ni contre-exposé affirmant que la poursuite ou la reprise du dumping des marchandises en cause ne serait pas vraisemblable advenant l’annulation de l’ordonnance.
Étude et analyse
[38] Quand elle décide au titre de l’alinéa 76.03(7)a) de la LMSI si, selon toute vraisemblance, l’expiration d’une ordonnance causera la poursuite ou la reprise du dumping des marchandises en cause, l’ASFC peut prendre en compte tous les facteurs pertinents dans les circonstances, sans se limiter à ceux du paragraphe 37.2(1) du RMSI.
[39] Avant de présenter l’analyse propre aux pays visés en ce qui concerne la vraisemblance de la poursuite ou de la reprise du dumping en l’absence des conclusions du TCCE, il convient d’aborder les questions suivantes, qui touchent les marchandises en général :
- Les tôles fortes sont un produit de base.
- La production sidérurgique est d’une forte intensité capitalistique.
- Les importations d’acier font l’objet de droits de douane et de mesures de sauvegarde, tandis que des tôles fortes sont détournées vers le Canada.
Facteurs communs
Les tôles fortes sont un produit de base
[40] Dans la mesure où elles respectent les mêmes spécifications, les tôles d’acier laminées à chaud sont en général physiquement interchangeables, peu importe le pays de production. Pour citer l’exposé de motifs du TCCE dans RR-2019-01 : « Comme mentionné dans différentes causes antérieures, les tôles sont des produits de base dont la concurrence porte sur le prix, tous les autres critères ayant une importance égaleNote de bas de page 19. » Les marchandises sont en concurrence peu importe leur origine; elles partagent les mêmes canaux de distribution et se vendent aux mêmes clients potentiels. En somme, le marché des tôles d’acier est extrêmement sensible aux prix, et le prix est un des facteurs qui influencent le plus les décisions d’achat.
[41] La même dynamique est à l’œuvre pour les tôles fortes. Dans les motifs de sa décision provisoire de dommage PI-2020-001, le TCCE faisait remarquer que « les tôles fortes de production nationale et importées sont des produits de base interchangeablesNote de bas de page 20 » pour lesquels les décisions d’achat se prennent en fonction du prix. En raison de cette forte sensibilité, les prix sur un marché donné ont toujours eu tendance à converger vers les plus bas au fil du temps. Conjugué au fait que les marchandises sont des produits de base, ce facteur pourrait augmenter la probabilité de dumping en incitant les exportateurs de marchandises en cause à faire du gâchage de prix leur outil principal pour soutenir la concurrence sur le marché canadien.
La production sidérurgique est d’une forte intensité capitalistique
[42] Comme le TCCE l’a déjà fait remarquer, les aciéries sont « des entreprises capitalistiques à frais fixes élevésNote de bas de page 21 », que l’on doit faire fonctionner à de hauts niveaux de capacité si l’on veut recouvrer ces coûts. Ainsi, quand la demande intérieure décline, les producteurs tendent à se tourner vers les marchés extérieurs pour maintenir l’utilisation de leurs capacités afin de recouvrer leurs coûts.
[43] On désigne souvent par « rentabilité de la production d’acier » cette dynamique qui encourage à une utilisation élevée. Dans des conditions de surcapacité, elle se trouve exacerbée, car un producteur pourra juger plus pratique de vendre la surproduction sur des marchés étrangers à des prix réduits que de diminuer sa production, pourvu qu’il récupère ses coûts variables.
Les importations d’acier font l’objet de droits de douane et de mesures de sauvegarde, tandis que des tôles d’acier sont détournées vers le Canada.
[44] Imposés d’abord en 2018, les droits de douane des États-Unis en vertu de l’article 232 sur les produits d’acier étaient de 25 % et comprenaient des exemptions pour différents pays. En 2025, ils ont été étendus pour s’appliquer de façon plus uniforme alors que le taux, d’abord maintenu à 25 %, a été rehaussé à 50 % en juin 2025 et qu’il demeure à ce niveau depuis. Dans le cas de la Chine, les exportations sont assujetties non seulement aux droits de douane de l’article 232, mais aussi aux droits supplémentaires de l’article 301, qui s’appliquent par-dessus ceux du 232, cumulativementNote de bas de page 22.
[45] En partie pour réagir aux droits de douane que les États-Unis avaient introduits en 2018, l’Union européenne (UE) a implanté des mesures de sauvegarde sous la forme de contingents tarifaires; les importations au-delà des volumes autorisés par les contingents sont frappées de droits de 25 %. Ces mesures ont été prolongées jusqu’en juin 2026, la durée maximale autorisée par les règles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Consciente de leur expiration prochaine, l’UE propose des mesures de remplacement qui abaisseraient sensiblement le plafond (en volume) pour des importations en franchise de droits et porteraient le taux de droits hors contingent de 25 à 50 %; ces nouvelles mesures entreraient en vigueur à l’expiration des mesures actuellesNote de bas de page 23.
[46] D’autres pays ont également pris des mesures pour protéger leur industrie sidérurgique, tôles comprises. Fin 2025, l’Inde a annoncé des mesures de sauvegarde définitives sur une large gamme de produits d’acier plats pour une période de trois ans, à la suite des mesures provisoires qu’elle avait imposées plus tôt dans la même annéeNote de bas de page 24. De même en novembre 2025, la Corée du Sud a imposé des droits antidumping pour une période de cinq ans sur les importations de tôles moyennes et fortes en provenance de la ChineNote de bas de page 25.
[47] Étant donné leur proximité géographique avec le Canada, la taille de leur marché sidérurgique et l’escalade de leurs droits de douane (dont ceux de l’article 232), les États-Unis exercent une forte pression au détournement. Cette pression est exacerbée par les mesures de sauvegarde et les recours commerciaux des autres pays et administrations dont l’UE, la Corée du Sud et l’Inde, qui viennent encore limiter les choix de destinations. Le Canada en devient un marché d’autant plus attrayant, ce qui augmente la probabilité que des marchandises sous-évaluées y soient réacheminées.
Taipei chinois
[48] L’ASFC n’a pas reçu de réponse au QRE, de mémoire ni de contre-exposé de la part des exportateurs du Taipei chinois; elle s’est donc rabattue sur les renseignements au dossier administratif, dont ceux fournis par les producteurs canadiens, pour juger si le dumping de tôles fortes du Taipei chinois risquait de reprendre ou de se poursuivre advenant l’expiration des conclusions.
Les producteurs d’acier du Taipei chinois sont en surcapacité
[49] Selon les éléments de preuve au dossier fournis par Commodities Research Unit (CRU) et présentés par Algoma, les producteurs de tôles du Taipei chinois ont maintenu pour leurs laminoirs réversibles une capacité de production stable et importante durant toute la PVR. Or la baisse de l’utilisation des capacités de 2022 à 2025 a rehaussé la surcapacitéNote de bas de page 26.
[50] Les données probantes indiquent que le taux d’utilisation des laminoirs réversibles dans le Taipei chinois est resté relativement faible et qu’il a décliné en glissement annuel de 2022 à 2025, d’où une surcapacité imposante dans chaque période de la PVR. Les taux d’utilisation prévus jusqu’en 2028 sont insuffisants pour absorber la capacité disponibleNote de bas de page 27 et dans l’ensemble, la seule surcapacité des producteurs du Taipei chinois s’est avérée supérieure au total du marché canadien apparent dans chaque période de la PVR.
[51] Des preuves à sa disposition, l’ASFC conclut que les producteurs de tôles fortes du Taipei chinois ont une capacité actuelle et potentielle imposante, qui est excessive dans une mesure non négligeable. La forte intensité capitalistique de la production de tôles fortes et les coûts fixes élevés associés à l’exploitation des aciéries incitent fortement les producteurs à vendre à rabais pour utiliser davantage leur capacité. Donc, si les conclusions du TCCE expirent, le Canada deviendra un marché attrayant pour les producteurs du Taipei chinois désireux d’écouler leur capacité de production excédentaire, et la poursuite ou la reprise du dumping de marchandises en cause au Canada en sera d’autant plus probable.
L’intérêt pour le marché canadien ne se dément pas et le dumping s’y est poursuivi durant la période visée par le réexamen
[52] Les données de l’ASFC sur l’exécution de la loi indiquent que des volumes imposants de marchandises en cause du Taipei chinois ont été exportés au Canada dans la PVR, totalisant des dizaines de milliers de tonnes métriques. De plus, des droits LMSI ont été imposés dans chaque période, totalisant plus de 300 000 $ pour l’ensemble de la PVR.
[53] En octobre 2023, l’ASFC a donné l’avis d’ouverture d’un réexamen sur les tôles fortes, première révision des valeurs normales depuis les conclusions initialesNote de bas de page 28. Cette mise à jour a coïncidé avec un effondrement des volumes d’exportation de marchandises en cause en provenance du Taipei chinois, l’année 2023 étant à retenir comme un sommet.
[54] D’après les éléments de preuve au dossier cependant, si en 2023 les exportations ont atteint un sommet, cela ne signifie pas nécessairement que les exportateurs s’intéressaient plus que jamais au marché canadien. Il s’est vendu plus de tôles du Taipei chinois au Canada entre le 1er janvier et le 30 septembre 2025 que dans toute l’année 2024 et, si l’on extrapole, les volumes vendus dans l’ensemble de 2025 s’annonçaient comparables à ceux de 2023. Cette croissance est alimentée par celle de la part relative des tôles non en cause par rapport à celles en causeNote de bas de page 29. Cet intérêt soutenu pour le marché canadien est encore illustré par la participation des exportateurs du Taipei chinois à la révision administrative de l’ASFC en 2025.
[55] Le passage à des tôles non en cause montre un intérêt soutenu des exportateurs pour le marché canadien, ce que vient encore corroborer la participation d’un exportateur du Taipei chinois à la révision administrative de l’ASFC en 2025. En même temps, le sommet atteint en 2023 tout juste avant la mise à jour des valeurs normales pourrait indiquer qu’on souhaitait profiter des anciennes valeurs avant qu’il ne soit trop tard. C’est pourquoi, en cas d’expiration des conclusions du TCCE, il serait probable que les exportateurs du Taipei chinois intensifient de nouveau leurs exportations de marchandises en cause sur le marché canadien, augmentant de ce fait la probabilité que le dumping au Canada reprenne ou se poursuive.
Le Canada et d’autres pays ont pris des mesures commerciales contre le Taipei chinois
[56] Les éléments de preuve au dossier indiquent que de multiples mesures antidumping sur les produits d’acier plats du Taipei chinois sont en vigueur dans d’autres pays dont l’Australie, la Thaïlande et les États-Unis. Par ailleurs, si l’on s’intéresse aux produits de l’acier plus largement, les mesures en vigueur se comptent à la douzaineNote de bas de page 30.
[57] Par ailleurs, en date du présent RE, l’ASFC impose des mesures antidumping sur des produits d’acier originaires ou exportés du Taipei chinoisNote de bas de page 31 :
- Feuilles d’acier résistant à la corrosion;
- Tubes soudés en acier au carbone;
- Pièces d’attache;
- Fournitures tubulaires pour puits de pétrole;
- Barres d’armature pour béton; et
- Fils d’acier.
[58] L’ASFC juge que les nombreuses mesures antidumping prises à l’égard de divers produits d’acier témoignent de la propension au dumping des producteurs du Taipei chinois. C’est pourquoi, advenant l’expiration de l’ordonnance du TCCE, les producteurs de tôles fortes du Taipei chinois seraient attirés par le marché canadien, ce qui augmenterait d’autant la vraisemblance d’une poursuite ou reprise du dumping des marchandises en cause au Canada.
Décision concernant la vraisemblance de la poursuite ou de la reprise du dumping
[59] De la preuve au dossier, l’ASFC conclut que l’expiration des conclusions entraînerait vraisemblablement la poursuite ou la reprise du dumping au Canada de tôles fortes originaires ou exportées du Taipei chinois.
Allemagne
[60] De la part des exportateurs d’Allemagne, l’ASFC n’a reçu ni réponse au QRE, ni mémoire, ni contre-exposé. Elle s’est donc rabattue sur les renseignements fournis par les producteurs canadiens, entre autres renseignements au dossier administratif, pour juger si le dumping de tôles fortes d’Allemagne risquait de reprendre ou de se poursuivre advenant l’expiration des conclusions.
Les producteurs d’acier allemands sont en surcapacité, et ils ont une vocation exportatrice.
[61] D’après les éléments de preuve au dossier fournis par CRU, les producteurs de tôles allemands ont maintenu une capacité imposante en termes de laminoirs réversibles durant toute la PVR. Cette capacité demeure inchangée depuis le début de 2022 et devrait rester stable jusqu’en 2028. La production par contre s’est tassée de 2022 à 2025, d’où un gonflement progressif de la surcapacité. Il s’ensuit que le taux d’utilisation des capacités des laminoirs réversibles allemands est passé d’un sommet en 2022 à un creux relatif en 2025Note de bas de page 32, lequel s’est traduit en une surcapacité plus importante que l’ensemble du marché canadien apparent dans la même période.
[62] Les preuves au dossier indiquent que la production d’acier en Allemagne a ralenti pendant la PVR, chutant de 9 % en 2025 par rapport à 2024, une année où elle avait déjà été faible. La production d’acier allemande de 2025 se compare à celle qu’on observait en 2009, en pleine crise financière mondialeNote de bas de page 33. La production de tôles a aussi décliné durant la PVR, suivant la même tendance que tout le secteur sidérurgique allemand. Mais malgré ce tassement de la production, l’Allemagne a augmenté ses exportations de tôles dans la même période; de 859 000 tm en 2022, celles-ci devraient atteindre 952 000 tm en 2025Note de bas de page 34. Aussi, les exportations de tôles se sont taillé une part grandissante de la production totale dans la PVR, comme quoi on compte de plus en plus sur les marchés d’exportation pour pallier le gonflement de la surcapacité.
[63] D’après les éléments de preuve disponibles, l’ASFC conclut que les producteurs de tôles fortes allemands possèdent une capacité de production actuelle et potentielle imposante et une surcapacité non négligeable. Confrontés au déclin de leur production et de leur taux d’utilisation, les producteurs allemands comptent de plus en plus sur l’exportation, et les exportations de tôles représentent une part croissante de leur production totale. Étant donné la forte intensité capitalistique et les coûts fixes élevés de la production de tôles fortes, les producteurs ont toutes les raisons de miser sur des ventes à l’exportation à rabais pour améliorer leurs taux d’utilisation. Donc, si les conclusions du TCCE expirent, le Canada deviendra un marché intéressant pour absorber la capacité excédentaire, augmentant d’autant la probabilité que le dumping reprenne ou se poursuive.
Les producteurs d’acier allemands n’arrivent pas à soutenir la concurrence sans faire de dumping
[64] Dans la période visée par l’enquête initiale de l’ASFC, les marchandises allemandes représentaient 16,0 % des importations de tôles fortesNote de bas de page 35. Si l’on en croit l’information recueillie dans la PVR par contre, ce volume relatif s’était effondré en date de 2022, et encore davantage à la fin de septembre 2025. Les exportateurs allemands s’intéressent toujours autant au marché canadien, comme en témoigne leur participation au réexamen et à la révision administrative subséquente, où l’exportateur participant a été jugé coopératif et s’est vu assigner ses propres valeurs normales. Mais malgré cette participation, les importations de marchandises allemandes au Canada ont chuté après l’entrée en vigueur des conclusions.
[65] Malgré les volumes faibles, des droits LMSI ont été perçus sur les tôles fortes allemandes durant la PVR, sauf en 2023. Que la perception de droits ait continué, alors que les volumes d’importations chutaient après l’entrée en vigueur des conclusions, montre que les producteurs de tôles fortes allemands n’arrivent pas à soutenir la concurrence sur le marché canadien sans faire de dumping. Si les conclusions étaient annulées, il en serait d’autant plus probable que le dumping de tôles fortes allemandes au Canada reprenne ou se poursuive.
Décision concernant la vraisemblance de la poursuite ou de la reprise du dumping
[66] De la preuve au dossier, l’ASFC conclut que l’expiration des conclusions entraînerait vraisemblablement la poursuite ou la reprise du dumping au Canada de tôles fortes originaires ou exportées d’Allemagne.
Conclusion
[67] Aux fins de décision dans l’enquête de RE qui nous intéresse, l’ASFC a fait son analyse en s’en tenant aux facteurs énoncés au paragraphe 37.2(1) du RMSI et aux autres facteurs pertinents dans les circonstances.
[68] Ayant considéré les facteurs pertinents et les renseignements au dossier administratif, elle a décidé le 4 juin 2026, conformément à l’alinéa 76.03(7)a) de la LMSI, que l’expiration de l’ordonnance rendue par le TCCE le 5 février 2021 dans l’enquête NQ-2020-001 à l’égard de certaines tôles d’acier au carbone laminées à chaud et tôles d’acier allié résistant à faible teneur originaires ou exportées du Taipei chinois et d’Allemagne causerait vraisemblablement la poursuite ou la reprise du dumping de ces marchandises.
Mesures à venir
[69] Le TCCE a maintenant commencé son RE pour déterminer si, selon toute vraisemblance, l’expiration de ses conclusions concernant le dumping causerait un dommage. D’après le calendrier de RE, le TCCE doit rendre sa décision d’ici le 10 novembre 2026.
[70] Si le TCCE décide que l’expiration de son ordonnance causerait vraisemblablement un dommage, il la prorogera, avec ou sans modification. Alors, l’ASFC continuera de percevoir des droits antidumping sur les importations sous-évaluées de marchandises en cause.
[71] Si le TCCE juge au contraire que l’expiration de l’ordonnance relative aux marchandises en cause ne causerait vraisemblablement pas de dommage, il annulera celle-ci. Les droits antidumping ne seront plus perçus sur les marchandises en cause, et tout droit antidumping payé pour des marchandises dédouanées après la date d’expiration prévue de l’ordonnance sera restitué à l’importateur.
Communiquer avec nous
[72] Pour obtenir de plus amples renseignements, on communiquera avec l’ASFC :
Courriel : trade_remedies_registry-registre_recours_commerciaux@cbsa-asfc.gc.ca
Le directeur exécutif p.i.
Division des enquêtes sur les recours commerciaux
Sean Borg
Détails de la page
- Date de modification :